« Ne pas élever le débat… » Ludovic Cadeau.

« Ne pas élever le débat … »

par Ludovic Cadeau.

Les débats enflammés autour de l’école ne sont plus réservés à la période automnale de la rentrée scolaire. Désormais, tout au long de l’année, les médias se font écho des prises de position de certaines personnalités qui connaissent bien l’école primaire puisqu’ils l’ont fréquentée quand ils étaient enfants. Ainsi Finkielkraut, Slama (intellectuel auto-proclamé de France Culture, capable de discourir sur tous les sujets) assènent leurs jugements sans appels : « absurdité du système, déculturation générale, résultats épouvantables… »

Face à ces diatribes, quelques pédagogues de terrain tentent de faire entendre leurs voix. L’entreprise est difficile car les sujets traités dans ces débats n’ont que peu à voir avec ce que les enseignants vivent au quotidien dans leurs classes. Disserter sur le système éducatif européen, sur l’autonomie des établissements ou sur les dangers du formalisme peuvent donner lieu à de plaisantes joutes oratoires mais permettent surtout de cacher pudiquement ce qui se passe réellement dans les classes de nos écoles. Il y a quelques années, René Laffitte (1) écrivait : « au sujet de l’école, il est de salubrité publique de ne pas élever le débat. », cette recommandation est toujours d’actualité.

Dans son dernier ouvrage « Essais de pédagogie institutionnelle (2) « , René Laffitte avertit le lecteur : certains débats sur l’école ne l’intéressent pas. Il refuse, par exemple, d’être pris au piège sur l’apprentissage de la lecture : « il y a longtemps que je ne me dispute plus au sujet des méthodes de lecture. » Non pas que cette question l’indiffère, il n’y a qu’à lire le savoureux chapitre intitulé « Tony et sa méthode de lecture » pour s’en convaincre mais ce qui lui semble primordiale c’est le désir d’apprendre à lire et non la méthode. Tout au long des 430 pages du livre, René Laffitte explore la machine complexe qu’est la classe institutionnelle. A travers plus d’une dizaine de monographies, il tente de comprendre (et de nous faire comprendre) comment, dans ces classes, « certains problèmes sont résolus en ce sens qu’ils ne se posent plus et de nombreux autres deviennent possibles, en ce sens qu’enfin on les pose. »

En parcourant les histoires singulières de Malik, d’Emilie, de Nadia ou d’Angel, nous découvrons comment ces classes, organisées autour des techniques Freinet et de la pédagogie institutionnelle, se transforment en des  « lieux de recours » où les  petits d’hommes accèdent au langage et deviennent des êtres de désir : désir d’être là, désir de travailler, désir de comprendre.

A plusieurs reprises, René Laffitte aborde un thème qui n’avait guère été abordé jusqu’alors par les praticiens de la pédagogie institutionnelles : le travail avec les parents. Les chapitres « Le réveil de Xavier » ou « Laurianne : fille » montrent comment l’écoute, le respect, le dialogue avec la famille peuvent aider un enfant à grandir beaucoup plus efficacement que des exercices de systématisation ou des leçons de morale.

La lecture de cet ouvrage est à la fois émouvante et exigeante. Emouvante et exigeante comme l’est la spécificité humaine. Car c’est bien au niveau de l’humain que se différencie le travail de René Laffitte par rapport à certaines considérations actuelles où la pédagogie s’adresse à des « objets consommateurs » qui ne sont plus en recherche de sens mais en quête de transe.

Il y a deux façons de concevoir la pédagogie. La première considère l’élève comme un dispositif doué de facultés cognitives qu’il suffit de stimuler pour ingurgiter les différents chapitres des programmes (fussent-ils nouveaux). La seconde  qui n’oublie pas que l’enjeu de l’école est « l’apprentissage du lire, écrire et calculer » accueille l’enfant comme un sujet avec une famille, une histoire personnelle dont il faut tenir compte pour que l’enfant ait le désir de grandir et d’apprendre. René Laffitte se situe d’emblée du côté de cette seconde conception de la pédagogie et la lecture de son livre peut aider tous les enseignants qui souhaitent faire évoluer leur classe vers l’humain et le vivant. Avec les nuages qui s’amoncellent au-dessus de l’école, cette lecture pourrait même devenir « de salubrité publique. »

[1] René Laffitte, instituteur spécialisé, militant de la pédagogie institutionnelle, a écrit plusieurs livres : Une journée dans une classe coopérative (éd. Syros 1985 – éd. Matrice 1997) et Mémento de la pédagogie institutionnelle (éd. Matrice 1999).

2 Essais de pédagogie institutionnelle (éd. Champ Social Edition)

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