» Une école pour quelle société ?  » Marguerite Bialas.

Une école pour quelle société ?

Chemisette à manches courtes et pantalon impeccable, le jeune homme attire la sympathie. D’ailleurs, à 22 ans, la vie lui sourit : une voiture, un bel appartement… et un travail qui paie bien. Que fait-il ? Après le collège où il n’a pas voulu redoubler la 4e, il a vécu quelque temps de petits boulots. Puis il a eu l’occasion de faire un essai dans la vente. Quelques mois de porte-à-porte pour faire ses preuves et à présent, il dirige une petite équipe de jeunes gens qui font de même. Ils n’ont pas de salaire fixe. Ils reçoivent l’équivalent du SMIC à partir d’un minimum obligatoire de contrats réussis, puis des commissions sur les contrats supplémentaires : si le vendeur est bon, le salaire l’est aussi. Ils représentent « une force de vente » et chaque équipe s’efforce d’être meilleure que les autres.
Et le produit ? Peu importe. Quelque part, très loin d’eux, un grand patron négocie des produits ou des services. Son armée de fantassins motivés va ensuite les proposer aux habitants, après étude des statistiques de l’INSEE pour cibler les quartiers où le produit a le plus de chances d’être bien accueilli après qu’une habile publicité en amont l’aura fait paraître absolument indispensable.
Notre jeune homme est bon vendeur, bon chef d’équipe. Peut-être organisera-t-il bientôt le travail de plusieurs équipes, ce qui lui permettra de ne plus se déplacer lui-même à travers le pays et augmentera encore ses revenus…

Est-ce là un avenir possible pour les élèves des classes coopératives ? Ou pour les élèves qui n’accrochent pas aux études, puisqu’il faut bien vivre et que le métier a l’air de nourrir son homme ? Pourtant d’autres qui ont bien réussi à l’école font de même et vont, eux, directement démarcher des professionnels, ce qui est plus confortable. Et les élèves les plus brillants feront de hautes études commerciales (HEC). Tout ce monde du commerce dépendra, pour sa survie, de sa capacité à vendre, c’est-à-dire sa capacité à convaincre ceux de l’autre monde de lui acheter ses produits, quels qu’ils soient.

Ne nous voilons pas la face : nos élèves seront forcément de l’un ou de l’autre de ces mondes. Comment nous situons-nous par rapport à tout cela, lorsque nous les entraînons à vivre et à travailler dans une classe institutionnalisée[1] et que nous nous demandons : une école pour quelle société?

Il serait difficile d’imaginer une société sans commerce, sans troc, sans échanges, même si tout le monde retournait vivre en autarcie à la campagne. Cependant, il y a commerce et commerce. Dans un petit livre paru en 2004, le groupe MARCUSE écrivait, se référant à Marx: « Il est raisonnable de chercher à échanger les produits de son travail contre de l’argent afin de pouvoir acheter d’autres marchandises, produites par d’autres travailleurs. Dans cette logique traditionnelle, le principe et le but, c’est la satisfaction des divers besoins par les marchandises, et l’argent n’est qu’un moyen pour que les individus, qui ne peuvent tout produire tout seuls, puissent se compléter en échangeant les produits de leurs travaux respectifs.
Toute autre est la logique du capitaliste. Il dispose d’un capital de départ qu’il veut faire fructifier, il l’investit dans la production de marchandises qu’il revend ensuite en tâchant d’en retirer plus d’argent qu’il n’en avait au départ. L’argent n’est plus le moyen de l’échange, il en devient la fin. »[2]
Cette confusion dès qu’il s’agit d’argent se retrouve partout (même lorsque l’on évoque la monnaie intérieure des classes de pédagogie institutionnelle !) Confusion et gêne, puisqu’il n’est pas bienséant de parler d’argent…

Nous pourrions en débattre encore longtemps, mais aurions-nous résolu quelque chose ? Nous sommes toujours dans les classes avec des élèves à instruire et à éduquer avant qu’ils n’entrent dans le monde du travail puisque nous ne sommes pas fils de prince et qu’il faut bien manger. Et la question demeure : changer d’abord la société, ou d’abord l’école ?

Freinet n’a pas attendu le grand soir pour transformer sa classe. « Procurez-vous une imprimerie, des correspondants et démarrez! » Et longtemps, les enseignants « Freinet » ont subi des tracasseries administratives. Ils n’ont eu raison que bien plus tard et très provisoirement, malgré différentes circulaires ministérielles et/ou loi d’orientation qui ont semblé parfois aller dans leur sens.

Est-ce étonnant ? Dans une logique marchande où il n’y a guère d’autre choix que d’être robot vendeur ou consommateur docile, est-il vraiment utile de former des citoyens autonomes, responsables, capables d’esprit critique, capables d’autogérer ensemble leur vie et leur production ?

C’est pourtant cela que nous savons faire ! C’est bien cette formation-là que nous, militants pédagogiques, nous maîtrisons grâce aux outils forgés par Freinet, Oury et tous leurs compagnons : des outils qui prennent le sujet en compte dans la formation de l’être humain et dans l’apprentissage du vivre-ensemble. Depuis près d’un siècle, nos rencontres lors des réunions, stages ou congrès nous permettent d’échanger sur les difficultés et les réussites liées à l’utilisation des techniques Freinet et des institutions Oury pour en améliorer l’efficacité, échanger sur l’évolution que nous constatons chez les enfants, parfois sur notre propre évolution lorsque nous maîtrisons mieux cette pédagogie[3].
Conserver, exercer, transmettre ce savoir-faire, n’est-ce pas aussi une façon de s’occuper du bien public, une façon d’agir ?
Un travail de colibri, certes, mais il me semble que c’est notre part.

Marguerite Bialas, janvier 2009

[1] Qui utilise la monnaie intérieure, cf. Une journée dans une classe coopérative de René Laffitte, pages 80-88
[2] De la misère humaine en milieu publicitaire du Groupe Marcuse, éd La Découverte, Paris 2004.
[3] Nous avons choisi de travailler dans l’école publique. Il est donc nécessaire de bien en connaître les règles pour pouvoir, selon les saisons et les ministres, louvoyer en attendant des jours meilleurs !

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